dimanche 13 octobre 2013

E comme Exécution sommaire de civils



- Dans les derniers jours d'août et les premiers jours de septembre 1914, une vague d' « espionnite » touche une partie des civils et de l'armée française face au défaite et au nécessaire repli. Deux affaires marquantes ont lieu dans l'Aisne, qui sont après-guerre au cœur du combat de la Ligue des Droits de l'Homme dirigée par l'axonais Henri Guernut.


Nicolas Mertz à Bourg-et-Comin

- Le 29 août 1914, la gendarmerie française arrête Nicolas Mertz, cafetier à Pierrepont (nord-est de Laon), accusé d'espionnage au service de l'Allemagne. A ses côtés est amené le maréchal des logis Sabry (17e RAC), à qui l'on reproche de lui avoir donné deux cartouches (Mertz les voulait en fait comme souvenir de guerre et les avait demandé au soldat la veille). Les deux hommes, destinés au Conseil de guerre, sont amenés vers les sous-sols de l'hôtel de ville de Laon, déjà remplis d'une cinquantaine de personnes, accusées d'espionnage entre autres.
- Après des heures difficiles, le groupe doit partir le 31 sous la menace de l'arrivée des Allemands, encadré par des gendarmes à cheval ou à bicyclette. Très corpulent, la cinquantaine passée, Nicolas Mertz a beaucoup de mal à suivre le rythme de la marche. A Presles-et-Thierny il s'effondre, puis se relève sous la menace d'une exécution immédiate ; on lui accorde quelques kilomètres en voiture avant la pause nocturne à  Bourg-et-Comin, dans le bâtiment de la pompe, sur la dalle en ciment.
- Épuisé, Mertz se traîne quelques minutes alors que l'on repart dès 4h30 en direction de Jonchery-sur-Vesle. Il finit par s'effondrer dans le fossé, cette fois incapable de se relever. On le menace de lui appliquer immédiatement la loi martiale. Rien n'y fait cette fois. Il demande à parler avec Sabry : « Maréchal des logis, je n'en peux plus, je vais mourir. Je vous prie respectueusement de faire savoir à ma famille l'endroit où je repose. »
- Le lieutenant en charge du groupe remet alors son revolver à un gendarme cycliste, qui exécute Nicolas Mertz de deux balles dans la tête, le 1er septembre 1914.

- Après la guerre, la Ligue des Droits de l'Homme de Henri Guernut s'engage pour la réhabilitation du cafetier auprès du ministre de la Guerre André Maginot. Le 1er février 1923, celui exonère le lieutenant de gendarmerie : « Les résultats de l'enquête permettent de conclure qu'il n'y a pas eu meurtre, mais exécution d'un prisonnier suspect que le chef d'escorte a estimé, l'ennemi le suivant de près, ne pouvoir laisser en arrière sans danger pour la sécurité de l'armée en retraite. » Guernut avance le fait que son caractère « suspect » provient peut-être du fait que Mertz est né au Luxembourg et naturalisé français, met en avant ses idées fortement républicaines et le soutien des habitants de son lieu de vie pour défendre la mémoire du défunt. Il interroge le lieutenant – devenu entre temps capitaine – qui argue des conditions particulières des faits ; « Et vous vous imaginez que la guerre est une excuse ? Jamais, à nos yeux, la guerre n'excuse le crime : elle l'aggrave, au contraire, car elle en est un autre. »
- Finalement, face aux menaces d'attaques en justice, Maginot propose un dédommagement à la veuve de Nicolas Mertz le 6 octobre 1923 (une rente viagère de 2 000 francs et une indemnité de 20 066 francs).


Jules Copie à Chamouille

- L'instituteur de Barenton-Bugny (nord de Laon), Jules Copie, parvient à s'échapper des mains des Allemands qui l'ont capturé pour possession d'un fusil le 1er septembre 1914. A Laon, son comportement paraît bizarre à certains (ils demande plusieurs fois la route de Soissons tout en prenant systématiquement la direction opposée) qui le dénoncent aux militaires français. A Ardon, où refluent des éléments des 205e et 332e RI et du 42e RAC, on le fouille : la rumeur dit qu'on trouve sur lui des carnets et des cartes d'état-major de la région, ainsi qu'un passeport.
- Accusé d'être un espion, Jules copie est menotté par les gendarmes de Liesse et emmené le 2 dans la retraite des soldats français en direction de Reims. A Bruyères, l'instituteur Oriat intervient en sa faveur, n'obtenant que la promesse d'un conseil de guerre pour son collègue.
- Cependant, arrivé sur l'Ailette entre Chamouille et Neuville, le convoi est lourdement bombardé, sans pouvoir discerner l'origine des obus. La panique s'empare des hommes ; le gendarme qui accompagne Copie demande à un conducteur d'attelage de l'aider à le transporter. « Tous deux entraînent Copie. Mais celui-ci, haletant, à bout de souffle, s'affaisse dans le fossé. ʺAllons,le Boche, debout ! Debout ou je te tue !ʺ Copie ne put se relever. ʺTue-leʺ , dit le gendarme. Le conducteur tire à bout portant deux coups de revolver sur Copie qui se renverse. Le gendarme, avec son mousqueton, l'achève et se sauve. La tragédie est terminée »
- Comme dans le cas de Nicolas Mertz, la Ligue des Droits de l'Homme lance une campagne pour retrouver ceux qu'elle considère comme les assassins de Jules Copie et permettre de réhabiliter celui-ci. Si la justice reconnaît innocent le paysan Roussel – le conducteur qui a tiré sur l'instituteur –, le gouvernement finit par accorder une pension aux mère et épouse de l'instituteur décédé. 


La réhabilitation

- Insatisfaite, la LDH entreprend une action législative afin qu'il existe une possibilité juridique de réviser des exécutions sommaires (loi votée pour les militaires en août 1924, pour les civils en décembre).
- Nicolas Mertz et Jules Copie sont réhabilités par la cour d'appel d'Amiens en février 1925.




Source : Henri Guernut, cité par Claude Carême, Bulletin de la Fédérations  des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie de l’Aisne, Tome L, 2005

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dimanche 6 octobre 2013

M comme Montfaucon (ou Mont Faucon)


Photo de l'IGN de 1949 sur laquelle on voit encore les traces des bombardements sur le sommet du Montfaucon, délimité ici en rouge
Carte issue du JMO de la Compagnie 20/2 du 10e RG (avril 1917) - Source SHD



- Pointe d’un saillant du plateau du Chemin des Dames, au sud-ouest de Cerny, qui sépare les vallons de Chivy et Vendresse-Troyon. L’altitude maximale du Mont Faucon est de 176 mètres, dominant de plus de 80 mètres les parties basses. La zone est remplie de creutes et en grande partie recouverte de forêts difficiles.

- Ce sont les troupes britanniques qui sont chargées de prendre le Mont Faucon. Le 14 septembre 1914, le 1st South Wales Borderers y prend pied après avoir occupé Vendresse. Les tentatives en direction de la sucrerie de Cerny échouent les jours suivants, ce qui transforme les lieux en site défensif pour les Tommies.
- Le 26, d’importantes troupes allemandes (environ 4000 soldats des 24 et 25e divisions) dissimulées par le brouillard lancent une attaque sur le Mont Faucon, dont la capture mettrait en grande difficulté leurs ennemis, les obligeant sans doute à se replier au sud de l’Aisne. Les premières lignes sont prises puis un corps-à-corps s’engage dans un certain désordre, tandis que les renforts britanniques arrivent. « Nous progressâmes le long du pied de la crête et attaquâmes l’ennemi de flanc. C’était un combat très confus et les balles venaient de toutes les directions. Cela dura peu de temps, cependant, les Huns n’ayant aucune chance contre cette attaque de flanc et ils disparurent vers le bas du versant est laissant un grand nombre de morts au sommet de la crête » (capitaine Hubert Rees). La levée du brouillard vers 9h permet aux Britanniques de mieux apercevoir les troupes allemandes massées dans la vallée de Chivy et d’agir contre elles, par obus et mitrailleuses (« Pour les soldats en repli des 21e et 25 divisions cela devint une vallée des morts moderne » - P. Kendall). L’attaque allemande a échoué.
- Pour enterrer la masse de cadavres, on utilise des boyaux qui sont comblées (l’état-major britannique ayant décidé de se servir des carrières comme première ligne plus commode). Des centaines d’Allemands sont aussi mis en terre par les soldats gallois et écossais, sur les hauteurs comme dans les vallées.



Carte du JMO du 63e RI (juillet 1916)

- La situation dans le secteur du Mont Faucon évolue alors très peu jusqu’en avril 1917, même une fois les Britanniques relevés : le nord est aux mains des Allemands, le sud est fortifié par les Français en s’appuyant sur les creutes. On crée ainsi le « Centre de Montfaucon, cœur d’un dense réseau de tranchées et boyaux, qui s’appuie sur l’artillerie installées sur les hauteurs plus au sud (Madagascar, Mont Charmont). A noter que le chemin en terre qui contourne le Mont Charmont au sud, l’actuel GR12, est baptisé « Chemin des Anglais » par les Français.




- C’est le 1er régiment de Tirailleurs marocains qui s’empare de l’ensemble de l’éperon le 16 avril 1917 avant de prendre possession de la tranchée de Fuleta et du bois du Paradis pour parvenir au Chemin des Dames lui-même.


Le Montfaucon vu depuis le bas (près de Vendresse)


Source (pour ce qui concerne les Britanniques) : P. Kendall, op. cit.


dimanche 29 septembre 2013

W comme Wilson (George)



- Soldat britannique
- Edimbourg 1886 – Edimbourg 1926

- Réserviste, l’écossais George Wilson est rappelé sous les drapeaux en août 1914 et incorporé au 2nd Battalion Highland Light Infantry.

- Le 14 septembre, l’unité britannique essaie de progresser vers le plateau du Chemin des Dames depuis Moussy, à travers les bois qui occupent les pentes de l’éperon de Beaulne. Wilson repère une mitrailleuse allemande qui freine considérablement les progrès des Highlanders ; il la signale à son lieutenant, qui est tué en observant la position en question. Le soldat part alors seul vers la mitrailleuse, mais il tombe sur un groupe de huit allemands qui détiennent deux prisonniers. Il crie alors comme s’il dirigeait une vague d’assaut : “Allez les gars, à l’attaque !” Surpris et apeurés, les Allemands se rendent.
- Wilson et un autre soldat poursuivent vers la mitrailleuse, qui les prend pour cible ; son compagnon est tué (de 17 balles). Il parvient à s’approcher de son but et tue les mitrailleurs les uns après les autres, puis l’officier à la baïonnette. Il retourne l’arme contre les lignes allemandes, doit se replier sous les obus avant de s’évanouir sous le coup de l’effort. Wilson retourne plusieurs fois vers la mitrailleuse, pour l’utiliser puis la ramener vers ses lignes, enfin pour essayer de récupérer le corps de son camarade.
- Le 2nd Highland Light Infantry atteint dans la soirée le Chemin des Dames au-dessus de Courtecon.

- Pour son action (reprise abondamment par la propagande, comme le montrent les nombreuses illustrations célébrant son héroïsme) George Wilson obtient la Victoria Cross, plusieurs témoins attestant de son geste.


- Blessé et gazé à Loos en septembre 1915, Wilson est démobilisé. Il vend alors des journaux à Edimbourg (on le surnomme affectueusement le « Newsboy VC » - « le vendeur de journaux à la Victoria Cross ») et tombe dans l’alcoolisme. Il en vient même à gager sa médaille. George Wilson meurt de la tuberculose juste avant ses 40 ans.


- En 2003, une cérémonie officielle est organisée lorsque une pierre funéraire est placée sur la tombe – jusque-là anonyme – de George Wilson, au Piershill Cemetery d’Edimbourg.




(Source principale : P. Kendall,. Aisne 1914 – The dawn of the trench warfare, pages 188 à 191)

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samedi 14 septembre 2013

S comme Suédois



- La reconstruction du village de Craonne est en grande partie permise par des dons financiers en provenance de Suède, qui permettent notamment d’édifier la mairie, disproportionnée dans un village qui peine à retrouver sa population et à faire bâtir des maisons sur les terrains prévus à cet effet.
- C’est ainsi qu’en 1920, l’Amitié franco-suédoise de Stockholm annonce la signature d’un chèque de 550 000 francs, somme considérable pour l’époque.

- L’origine de cette générosité est difficile à établir.
- Des volontaires suédois combattent dans la Légion étrangère, et sans doute certains ont-ils été présents au cours des années de guerre dans le secteur du Chemin des Dames.
- De plus, « la communauté suédoise protestante parisienne est, avant la Première Guerre mondiale, particulièrement bien implantée » et c’est elle qui lance le mouvement de solidarité : dès avant le fin du conflit, des dons à vocation humanitaire commencent à parvenir à l’ambassade suédoise et aux associations qui lient les deux pays.
- Pour la Suède, il s’agit aussi d’opérer un rapprochement avec la France victorieuse, cependant sans remettre en cause sa neutralité diplomatique.

- L’aide concrète commence à arriver à partir de 1921 ; Herman Stenberg, PDG de la Banque de Berslagen, fait par exemple un don de 5 000 francs pour couvrir en partie le rétablissement de la route de Craonne  à Pontavert.


- Une plaque commémorative est placée dans la mairie de Craonne, qui remercie le gouvernement suédois pour sa générosité.



Source principale : Stéphane Bedhome, Reconstruire le Chemin des Dames, thèse de doctorat soutenu en avril 2012 (pages 360 à 374), consultable en ligne :


Cf. aussi un article de JP Boureux sur la conférence organisée par le même Stéphane Bedhome, qui faisait le point sur ses recherches, lors des journées de Craonne en 2009 :

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