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Mon activité est moindre ici en ce moment car je consacre beaucoup de temps au blog "frère" qui raconte semaine après semaine (et jour par jour en ce moment) les événements au Chemin des Dames il y a 100 ans.


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Cordialement
Gil Alcaix

dimanche 6 septembre 2009

L comme Littérature(s)

De l’événement au texte

- Alors que Gabriel Chevallier écrit dans La Peur (1930) : « Mon tremblement intérieur répond au grand tremblement du Chemin des Dames », le lieu n’évoque rien en Allemagne dès les lendemains de la guerre sauf chez les anciens combattants et les historiens bien sûr).
- La littérature (au sens large) allemande est rare et de faible qualité (« ouvrages sans valeur et peu engageants »).
- En revanche, la production française qui donne une place centrale au Chemin des Dames est abondante jusqu’aujourd’hui, que ce soit en littérature, dans le cinéma ou même la chanson.
- Les romans allemands les plus célèbres ne citent pas explicitement le Chemin des Dames, même lorsque l’action s’y déroule, comme c’est le cas dans Krieg, de Ludwig Renn (1928). On devine le lieu par les endroits évoqués dans « l’un des rares romans sérieux qui, après 1945, traite encore de la Première Guerre mondiale », Ordung ist das ganze Leben. Roman meines Vaters, de Ludwig Harig (1986), dont le narrateur emprunte la RN 44 de Laon à Reims.

Le Chemin des Dames : de la réalité à la métaphore

- Côté allemand, dès 1917, « le contraste entre une région particulièrement calme et isolée et la brutalité exacerbée des conflits qui s’y déroulèrent structure presque tous les textes qui ont pour objet les combats du Chemin des Dames. » Les références historiques qui expliquent le nom du lieu reviennent aussi fréquemment, souvent sous forme de commentaires moqueurs ou « d’un discours antifrançais sur la décadence des mœurs. » « La contre-représentation […] que le lecteur allemand peut sans difficulté se faire à la lecture de tels passages est celle d’un monde militaire viril, renvoyant à la légende de l’ascétisme et de l’efficacité terrifiante de l’armée prussienne. »
- L’explication du nom revient aussi dans les romans français Hortense 14-18 de Cecil Saint-Laurent et, surtout, Le Chemin des Dames de Geneviève Dormann (1964). Dans ce dernier le héros, Brecey, est poursuivi toute sa vie par ces mots et ce qu’ils symbolisent d’héroïsme, de souffrance et d’héritage (son grand-père y ayant combattu) ; sa visite sur les lieux s’avère finalement décevante, et il conclut : « Le Chemin des Dames est un minuscule coin de France qui n’est même pas signalé sur les cartes routières. On peut très bien passer à côté. »

- En 1989, Jean Rousselot publie un recueil de poèmes en prose, Le Chemin des Dames et ses écarts. « Le sens métaphorique prédomine dans ce livre qui se laisse lire comme une sorte de roman d’apprentissage érotique et décrit le chemin sur lequel le je lyrique a pu, au cours de sa vie, approcher de nombreuses femmes. »

- « La dimension symbolique du Chemin des Dames qui, tel un verrou glissant d’ouest en est, bloquait les déplacements des Allemands du nord vers le sud et ceux des Français su sud vers le nord, est soulignée par beaucoup d’auteurs. »
- Ancien combattant des lieux, le journaliste allemand Benno Reifenberg y retourne dans les années 50. Il observe le Chemin des Dames depuis le versant nord de l’Ailette : « La crête en face n’était pas plus haute mais elle bouchait tout l’horizon vers le sud. Puissante, sans arbre ; on ne pouvait pas aller plus loin. Une barrière, attaquée et défendue du nord et du sud ; on se disait toujours : si seulement nous pouvions aller sur la crête d’est en ouest, alors il n’y aurait plus de front, il y aurait un chemin, il y aurait la paix ; mais il n’y avait pas de chemin ici, la crête était éventrée et il y avait là seulement cette craie blanche, comme un squelette. »
- Un parcours similaire est fait par Eugène Dabit, qui voyage à vélo entre Aisne et Ailette en 1936, sur les traces de son passé de soldat. « A ma droite, c’est Oulches, flambant neuf, méconnaissable, l’Oulches véritable c’est celui que je conserve précieusement dans mon souvenir, monceau de ruines. Une large vallée s’étend, avec des espaces verts ou nouvellement travaillés, des boqueteaux, des pentes douces, puis raides, qui viennent finir au Chemin des Dames. C’est cette crête qui se dessine finement sur le ciel, le Chemin des Dames. Je ne l’ai jamais vu comme aujourd’hui, parce que jamais je ne me suis tenu debout là où je suis, immobile, nous passions en vitesse, prêts à nous allonger contre terre. »
- On remarque l’importance du désir d’une vision d’ensemble chez tous les anciens combattants, dont le rêve souvent est d’être pilote d’avion. « Un champ de vision plus limité que celui de l’oiseau ou du pilote, mais auquel aspiraient tous les soldats allongés dans les vallées, était celui qu’on avait depuis le sommet de la crête, une vue libre et sans danger. »

Le paysage du Chemin des Dames : de l’Idylle à l’Enfer

- Dans Le Chemin des Dames en feu (1923), Georges Gaudy présente une vision idyllique des lieux : « Dans un vieux grenier, j’avais découvert l’Anabase [de Xénophon] et les Géorgiques [de Virgile], et mon caprice me portant d’un livre à l’autre, mes pensées s’harmonisaient avec ce décor bucolique où l’héroïsme à tout instant pouvait naître. A deux lieues à peine, le canon s’époumonait. » Cette vision des choses est commune à de nombreux anciens combattants des deux armées (alors que Verdun est parfois présenté comme un lieu fait pour se battre …).
- « Le recours à un modèle littéraire, pour exprimer le contraste saisissant entre le paysage dont la beauté passe pour extraordinaire et les boucheries humaines qui s’y sont déroulées de 1914 à 1918, est souvent un moyen pour essayer de comprendre ce paradoxe. L’idée la plus couramment exprimée est que la guerre est en contradiction naturelle avec l’atmosphère idyllique de la région. » Le pacifiste René Naegelen écrit dans Les Suppliciés (1927) « Le Chemin des Dames, dont le nom évoque toute la galanterie du XVIIIe siècle et qu’on imaginerait volontiers sous de charmants ombrages, est un plateau nu et désolé, déchiré par le fer, frémissant sous les coups. »

- Les auteurs utilisent aussi le champ sémantique de l’enfer pour décrire le terrain bouleversé par l’artillerie, comme c’est le cas sur tous les champs de bataille de la première guerre mondiale. Mais pour certains, surtout côté allemand, ce mot présente « une fascination latente ». Ces auteurs sont en général proches de l’extrême-droite ou du parti nazi. « “L’Enfer” doit plutôt être compris comme une atmosphère, qui incite les soldats à être toujours plus performants et donne aux survivants “descendus aux enfers” un prestige particulier. » Inversement, un auteur communiste comme Ludwig Turek critique l’utilisation du mot à des fins héroïsantes et se moque de l’enfer, qui lui paraît bien inoffensif face aux moyens militaires modernes ; il écrit en 1930 : « Pardon ? Seulement un diable ? Nous avons maintenant un autre mot, on dit : il hurla, il vola, il mentit, il trompa, il trafiqua, il roula des yeux, il falsifia les nouvelles, il assassina, il assassina des milliers de gens, il assassina des millions de gens comme un – général ! Avec ce mot, les gens savent de quoi on parle. »
- Les auteurs français utilisent la notion d’enfer avec moins de scrupules, que ce soit le pacifiste Ernest Florian-Parmentier dans L’Ouragan ou Henry Poulaille dans son roman autobiographique Pain de soldat (1937), ses héros se félicitant d’avoir été affecté près de la Royère, à 20 kilomètres de « l’enfer » de Craonne …
- « Yves Gibeau a particulièrement bien réussi à exprimer l’aspect infernal de la guerre, tout en reflétant, dans une forme minimaliste, la problématique générale de la citation littéraire » : son héros, Scalby, consulte les carnets de guerre de son père décédé puis s’écrie : « Cf. Dante … Et encore ! » (La guerre c’est la guerre, 1961)

Lire pendant la guerre

- Le soldat-lecteur n’est pas propre au Chemin des Dames, mais les livres mentionnés indiquent bien le rôle qu’on leur donne. Que ce soit l’objet lui-même, qui rappelle le monde des civils, le Feu de Barbusse qui est présenté comme un signe de sympathie pour les mutins, ou encore un moyen pour les officiers de se distinguer socialement des soldats. Arthur Schlossmann, médecin dans l’armée allemande, reconstitue la bataille menée par César dans la plaine de Juvincourt et conclut son ouvrage par des propos antidémocratiques, souhaitant l’avènement d’un nouveau « César » cumulant pouvoirs militaires et civils et menant son pays à la victoire contre les Anglais, dont tous les maux proviendraient, comme à l’époque antique …
- De nombreuses lectures « expriment la disposition à une subversion antimilitariste. » Ainsi, le communiste allemand Peter Riss évoque en 1931 « l’esprit rebelle au Chemin des Dames » et présente le ras-le-bol des soldats côté allemand (sans jamais évoquer les mutins français), en le rattachant aux doctrines des théoriciens du mouvement ouvrier.

Les formes de la désobéissance : du chant à la mutinerie

- Joseph Jolinon, ancien combattant d’avril et avocat de soldats après la mutinerie de Coeuvres, publie en 1930 Les Revenants dans la boutique. A l’occasion du transfert de la tombe de son frère, le héros évoque l’offensive, qui se mêle totalement dans ses souvenirs avec les mutineries : « Louis était mort non d’une balle allemande mais d’un obus français. Une brume intense contrariait le réglage de l’artillerie, toutes les circonstances étaient défavorables, du vent, de la pluie, de la neige, une boue glaciale, un courage grelottant, des lignes hérissées de telles défenses que la veille, on n’y signalait aucune brèche, des glacis rapides à gravir à plein feu, des troupes d’assaut exagérément chargées : trois jours de vivres en vue d’une avance certaine vers Laon. Trois heures plus tard 70 000 malheureux fauchés dans la boue. Les protestations, les cris de Vive la paix, à bas la boucherie, la révolte gagnant l’arrière avec les relèves, l’enchaînement des mutineries, les conseils de guerre, les exécutions. » Son souci de réhabiliter les mutins et de montrer que leur action est liée avant tout à la défaillance du commandement est omniprésent.
- Pourtant, à l’exception de ceux de Jolinon, très peu d’ouvrages présentent en détails le déroulement des mutineries ou se placent du côté des mutins. En général, c’est un « messager » qui décrit ce qu’il a vu, dans La Peur de G. Chevallier ou dans Pain de soldat d’H. Poulaille par exemple. Comme souvent dans les écrits français (jamais en Allemagne), ce dernier ajoute à l’évocation des mutineries celle de la Chanson de Craonne ; son héros Louis Magneux explique : « Quand bien même on crèverait tous, elle resterait, elle, puisqu’elle avait tour à tour chanté les plateaux de Lorette, ceux de Verdun, ceux de Craonne. C’est la chanson née du peuple à la guerre. Elle est sans art, sans chiqué, elle est un cri. »
- La référence à la chanson ou à l’Internationale remplace souvent une description détaillée des mutineries, mais souvent pour disculper les révoltés et leur dénier toute conscience politique réelle.
- Jamais, même chez Didier Daeninckx ou Alice Ferney, le héros n’est un mutin actif et assumé. « Le mutin sobre et réfléchi qui a choisi de refuser l’ordre d’attaquer, d’abandonner la position et de rentrer à la maison ne semble pas avoir trouvé jusqu’à aujourd’hui de défenseur dans la littérature. »

La réception allemande : de la légende du coup de poignard dans le dos à l’amnésie

- Après la guerre, l’offensive allemande du 27 mai 1918 est utilisée pour démontrer qu’une armée victorieuse à cette date ne peut être défaite quelques semaines plus tard « sans qu’une trahison perfide et le défaitisme des civils en aient été la cause. » Erhard Wittek par exemple (Durchbruch anno 1918, 1933) écrit que son héros « a donné l’assaut au Chemin des Dames sans même le remarquer. » Comme beaucoup, Bruno Behm (Das war das Ende, 1933) évoque la théorie du complot, présentant de courageux soldats trahis par leur patrie.



- Comment expliquer le contraste entre la France, où le Chemin des Dames est encore aujourd’hui objet de productions culturelles et de polémiques et l’Allemagne d’après 1945, où il est pratiquement absent ? Le nazisme et la Seconde Guerre mondiale en sont sans doute la cause. Benno Reiffenberg résume la chose, lorsqu’il constate l’absurdité de son voyage sur les lieux où il a combattu : « Que dois-je chercher ici, pensa-t-il. Tout le monde a des souvenirs de choses autrement plus graves : je dois me débarrasser des miens. »





Source: Olaf Müller, « “Cette craie blanche, comme un squelette …” Représentations littéraires du Chemin des Dames en France et en Allemagne », in N. Offenstadt (dir.), op. cit., pages 321 à 340

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