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Mon activité est moindre ici en ce moment car je consacre beaucoup de temps au blog "frère" qui raconte semaine après semaine (et jour par jour en ce moment) les événements au Chemin des Dames il y a 100 ans.


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Cordialement
Gil Alcaix

dimanche 31 octobre 2010

C comme Chars



- Les 16 avril et 5 mai 1917, dans la plaine près de Berry-au-Bac puis au Moulin de Laffaux, les chars français sont engagés pour la première fois lors des combats. Cette arme nouvelle et son utilisation suscitent à la fois, espoirs, déceptions et débats ; ceux-ci se poursuivent jusqu’à la deuxième guerre mondiale.


Une arme bien improvisée et mal utilisée

- Face aux nouvelles conditions de combat, militaires et ingénieurs civils cherchent de nouvelles armes aptes à franchir barbelés et réseaux de tranchées. Un des principaux concepteurs de l’arme est le général Jean-Baptiste Estienne. Malgré les luttes d’influence (l’Etat commande deux modèles différents aux groupes rivaux, qui au départ coopéraient, Schneider et Marine-d’Homécourt), « le processus d’ensemble aboutit malgré tout, en quelques mois, à un résultat technique acceptable : des engins lourds (de 8 à 20 tonnes) et fortement cuirassés, munis d’un canon de 75 à faible portée, pouvant se déplacer à 3 km/h environ en terrain accidenté, mais néanmoins sujets aux pannes et dont la capacité à franchir les tranchées est surestimée. » (A. Loez)
- Contrairement à ce que qu’espérait les concepteurs, il n’y a pas d’effet de surprise : les Britanniques utilisent leurs propres chars dans la Somme en septembre 1916 (à la consternation des Français), permettant aux Allemands d’élaborer des moyens de défense.
- De plus, l’AS (« artillerie spéciale ») est placée sous la tutelle du service automobile, « peu compétent en matière tactique. » (A. Loez)
- Surtout, l’utilisation des chars n’est pas véritablement intégrée au plan de l’offensive Nivelle : certains fantassins découvrent le matin même de l’attaque la présence des chars à leurs côtés, tandis que le généralissime les cantonne dans un rôle d’occupation des positions conquises (contrairement à ce que souhaitait un Franchet d’Esperey par exemple).


L’épreuve du feu : Berry-au-Bac et Laffaux


- Le 16 avril 1917, ce sont 121 chars d’assaut Schneider qui partent à l’assaut (8 se sont enlisés avant) sur un terrain favorable mais sur lequel les chars sont bien visibles et vite pris pour cibles. « Vers 8h30, dans un rayon de soleil apparurent sous les vivats de nos poilus les premiers chars du groupe Bossut. Du haut de la crête du Choléra, je les vois encore progressant dans l’étroit couloir entre Miette et Choléra, puis se disperser dans la plaine du Nord de cette position. Et presque aussitôt ce fut le drame. Pris à partie un par un par l’artillerie de campagne ennemie, les chars bardés à l’extérieur de bidons d’essence prirent rapidement feu. Je verrai toujours – vision d’horreur inoubliable – les hommes enflammés quittant les chars et courant, torches vivantes, dans la plaine ! » (capitaine Bourgoin)
- Leur chef, le capitaine Bossut, trouve la mort dans ces premières heures de combat, à la tête de son char. Cependant, les résultats sont plutôt convaincants : plusieurs chars ont dépassé la deuxième ligne allemande, atteint Juvincourt. Mais, faute de soutien de l’infanterie, ils doivent se replier sous le bombardement allemand, ce que peu parviennent à faire.

- Quel bilan ? 28 chars sont tombés en panne (23%), 52 ont été atteints par l’artillerie (43%), 35 ont été incendiés. On compte 180 tués, blessés ou disparus sur 720 hommes engagés, soit 25%, chiffre légèrement inférieur aux régiments de fantassins voisins. Les survivants racontent le plus souvent de façon positive et avec une certaine fierté leur journée, tandis que ceux qui n’ont pas combattu manifestent de l’impatience : « Nous étions furieux de n’avoir pas été engagés et réclamions à cor et à cri de prendre part à une attaque, quelle qu’elle fût. » (Marcel Fourier)
- Il faut noter que les « cadavres » des chars vont rester sur le terrain, bien visibles, jusqu’au nettoyage des champs après la guerre. Les soldats les signalent régulièrement, à l’instar de Paul Clerfeuille le 26 mars 1918 : « Nous voyons des tanks au nombre de 19, ils sont enlisés dans les marais, est de Berry, entre Craonne et Reims ; ils sont là depuis l’an dernier, pour l’offensive du 16 avril 1917 » (cité par R. Cazals). On peut aussi les voir sur les images prises par le dirigeable qui survole les champs de bataille de la région juste après la fin des combats.
Images sur le Forum 14-18

- La deuxième offensive des chars (cette fois des Saint-Chamond), le 5 mai, sur un terrain plus favorable, est mieux préparée en ce qui concerne la liaison avec l’infanterie. On perd 55 hommes, dont « seulement » 3 morts, pour un succès relatif.


- Le 23 octobre, lors de la bataille de La Malmaison, on reprend les mêmes principes poour la troisième utilisation des chars, avec un succès encore plus net cette fois.



Une expérience instructive ? Dogmes et débats de 1917 à 1939

- Quel était le rôle des chars le 16 avril ? Attaquer ou accompagner ? Nul ne le sait vraiment, surtout pas les combattants des chars eux-mêmes …
- Par conséquent, l’état-major, en premier lieu Estienne, précise la fonction pour l’assaut du 5 mai : accompagner l’infanterie, en plus petits groupes que le 16 avril pour ne pas représenter une cible trop facile. Se fixe alors un principe « devenant par étape un dogme intangible » (A. Loez) : les chars sont subordonnés à l’infanterie et ne constitue pas une force autonome. Ce principe convient bien à Pétain devenu généralissime, qui cherche à montrer qu’il est économe en vie humaine au moment où se déclenche les mutineries. C’est pourquoi sont commandés 3 500 chars que l’on accélère la conception du char léger Renault FT (« faible tonnage »). La victoire de La Malmaison confirme Pétain et l’état-major dans leurs choix.
- Estienne doit accepter ce principe, même s’il ne s’agissait pas de son idée originale, face aux problèmes rencontrés le 16 avril (même s’il cherche à en minimiser l’impact) ; en effet, ceux-ci remettent en cause l’existence même de cette arme nouvelle, et Estienne doit se rallier aux idées de Pétain pour voir le programme se poursuivre.

- Après la victoire, rien – évidemment – ne vient remettre en cause ces idées qui, en apparence, ont permis le succès. Les notes officielles de l’état-major dans les années 20 confirment donc que les chars sont un appoint subordonné à l’infanterie, à n’utiliser jamais groupés.
- Dans l’entre-deux-guerres, jamais « l’artillerie d’assaut » ne parvient à devenir une arme autonome. Le général Destienne est peu précis ou peu audible dans ses prises de parole et « joue un rôle extrêmement faible. » (A.L.)
- Il faut attendre les années 30 pour assister à des prises de position différentes parmi les spécialistes, notamment le lieutenant-colonel Charles de Gaulle (qui bénéficie d’une certaine notoriété) en 1933 et 1934 (Vers l’armée de métier) : « Et voici que les chars qui partout entrent en service laissent bien loin les formes frustes qui furent celles de leurs débuts. »
- Mais rien n’évolue côté français, en décalage avec ce qui se prépare outre-Rhin …



- En mai 1940, justement, le Chemin des Dames est témoin de nouveaux combats de chars, dans lesquels les Français ne parviennent – et encore difficilement – qu’à freiner l’avancée des blindés allemands, bien plus nombreux et mieux organisés.



- Inauguré en 1922, un monument construit près de Berry-au-Bac rend hommage aux chars d’assaut et à leur premier engagement, le 16 avril 1917.






Source principale : André Loez, « Le baptême du feu des chars d’assaut français. A l’origine de la défaite de 1940 ? », in N. Offenstadt (dir.), op. cit., pages 108 à 120
Voir aussi la Lettre du Chemin des Dames n°11, juin 2007, pages 4 et 5

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